Pourquoi les contrats de performance énergétique sont en train de changer la donne
Si vous travaillez sur la rénovation de bâtiments publics ou tertiaires, vous ne pouvez plus passer à côté des contrats de performance énergétique (CPE). Entre le Décret Tertiaire, la hausse du coût de l’énergie et les objectifs climat, les maîtres d’ouvrage cherchent des solutions qui sécurisent les résultats, pas seulement les travaux.
Le CPE s’inscrit exactement dans cette logique : un engagement contractuel sur un niveau de performance énergétique, mesuré et vérifié dans le temps. Sur le papier, c’est séduisant. Sur le terrain, c’est plus subtil : choix des indicateurs, clauses de garantie, partage des risques, suivi des consommations… Tout se joue dans le détail.
Voyons comment ces contrats se positionnent dans la rénovation des bâtiments publics et tertiaires, ce qu’ils changent dans la manière de monter les opérations, et comment éviter les principales erreurs de mise en œuvre.
Un contexte réglementaire qui pousse fort vers le CPE
Dans le secteur public et tertiaire, le CPE n’est pas une lubie d’ingénieur. Il répond à une pression réglementaire et budgétaire très concrète.
Quelques points de repère :
- Décret Tertiaire (art. 175 loi ELAN) : –40 % de consommation en 2030, –50 % en 2040 et –60 % en 2050 par rapport à une année de référence (ou atteinte d’un niveau cible en kWh/m².an).
- Collectivités et État : parc bâti vieillissant, retard d’entretien, explosion des factures d’énergie depuis 2021.
- Contraintes budgétaires : difficulté à financer des rénovations globales, recours croissant au tiers-financement et aux montages complexes.
Dans ce cadre, le CPE apporte trois réponses concrètes :
- Il structure la démarche : objectif chiffré, plan d’actions, suivi.
- Il sécurise le résultat : engagement de performance, avec pénalités ou intéressement.
- Il facilite parfois le financement : quand il est couplé avec un mécanisme de tiers-financement ou un opérateur de services énergétiques (ESCO).
Pour un maire, un directeur d’hôpital ou un gestionnaire de patrimoine tertiaire, passer un marché de travaux « classique » sans garantie de résultats devient de plus en plus difficile à défendre, surtout sur de gros volumes d’investissement.
CPE : de quoi parle-t-on exactement ?
Un contrat de performance énergétique est défini par la directive européenne 2012/27/UE et repris dans le Code de l’énergie : c’est un contrat par lequel un opérateur s’engage, sur une durée donnée, à atteindre un niveau d’amélioration de l’efficacité énergétique, vérifié et mesuré, par rapport à une situation de référence.
En pratique, sur un bâtiment public ou tertiaire, cela se traduit par :
- un périmètre : un ou plusieurs bâtiments, éventuellement un parc entier ;
- un état de référence : consommations historiques corrigées des aléas (climat, occupation, horaires) ;
- des travaux et actions : enveloppe, CVC, GTB, éclairage, pilotage, voire sensibilisation des usagers ;
- un objectif chiffré : par exemple –35 % sur les consommations de chauffage en kWh PCS par an ;
- un engagement de résultat : si la performance n’est pas atteinte, l’opérateur compense (en général financièrement).
On distingue deux grandes familles de CPE :
- CPE « travaux » : l’opérateur conçoit et réalise les travaux, et garantit un niveau d’économie. L’exploitation-maintenance peut être hors périmètre ou gérée par un autre marché.
- CPE « global » : l’opérateur prend en charge travaux + exploitation + suivi énergétique. C’est le montage le plus fréquent sur les grands patrimoines publics.
Plus le périmètre est large (travaux + exploitation + fourniture d’énergie), plus l’opérateur a de leviers pour tenir l’engagement, mais plus le contrat est complexe à négocier, piloter et contrôler.
Pourquoi les bâtiments publics et tertiaires sont particulièrement concernés
Les CPE trouvent un terrain favorable dans les bâtiments publics (écoles, mairies, gymnases, piscines, hôpitaux) et tertiaires privés (bureaux, hôtels, surfaces commerciales) pour plusieurs raisons.
Sur le plan opérationnel :
- Les bâtiments sont souvent énergivores : enveloppe mal isolée, équipements anciens, régulation défaillante.
- Les consommations sont importantes et suivies (chauffage, ECS, ventilation, éclairage), ce qui facilite la mesure et la justification des gains.
- Les usages sont relativement stables et prévisibles : calendriers scolaires, horaires de bureaux, fonctionnement d’un hôpital…
Sur le plan contractuel :
- Les collectivités ont l’habitude des marchés de performance (P1/P2/P3, contrats d’exploitation CVC, DSP pour les réseaux de chaleur).
- Les grands acteurs tertiaires ont des stratégies RSE et des obligations de reporting extra-financier qui poussent à la réduction des consommations et des émissions.
Sur un groupe scolaire des années 70 ou un bâtiment de bureaux des années 80, il n’est pas rare d’atteindre des gains de 30 à 50 % sur la facture d’énergie après rénovation globale. Quand on parle d’un budget chauffage de 100 000 € par an, les ordres de grandeur deviennent très parlants pour un décideur.
Comment se monte un CPE sur un projet de rénovation ?
Sur le terrain, un CPE qui fonctionne suit en général une logique proche d’un chantier bien mené, avec quelques étapes clés qui font la différence.
1. Diagnostic et état de référence
C’est la phase souvent sous-estimée, alors qu’elle conditionne tout le reste. Elle comprend :
- l’analyse des factures et consommations sur au moins 3 ans ;
- la correction climatique (DJU) et la prise en compte de l’occupation réelle ;
- les relevés techniques : enveloppe, systèmes CVC, régulation, GTB existante ;
- la détection des dérives : surventilation, consignes aberrantes, fonctionnement en continu.
Une erreur fréquente : retenir une année « anormale » (hiver doux, bâtiment partiellement inoccupé) comme référence, ce qui fausse complètement la mesure des gains futurs.
2. Définition des objectifs et du périmètre
Deux questions structurantes doivent être clarifiées très tôt :
- Sur quoi porte l’engagement ? Chauffage seul, chauffage + ECS, tous usages y compris spécifiques (informatique, process) ?
- Quel niveau de garantie ? –20 %, –30 %, plus ? Et comment cet objectif se compare-t-il au Décret Tertiaire et à la stratégie patrimoniale globale ?
Sur un collège, par exemple, viser –35 % sur chauffage + ECS peut être pertinent si l’enveloppe, la chaufferie et la régulation sont traitées ensemble. Viser –50 % uniquement sur des réglages et un changement de générateur est illusoire.
3. Conception des solutions et engagements
L’entreprise (ou groupement) propose un bouquet de travaux et d’actions :
- isolation de toiture, remplacement des menuiseries, traitement des ponts thermiques ;
- rénovation ou remplacement de la chaufferie, mise en place de PAC, connexions à un réseau de chaleur ;
- remplacement des émetteurs, équilibrage, robinets thermostatiques ;
- GTB/automates, télérelève, suivi énergétique ;
- actions sur l’éclairage et la ventilation.
Chaque lot est associé à un gain énergétique estimé. C’est là que le bureau d’études doit être solide : sous-estimer les gains pénalise la rentabilité du projet, les surestimer met en danger l’opérateur sur le respect du contrat.
4. Rédaction des clauses de performance
Le cœur du CPE se trouve dans les articles qui définissent :
- les indicateurs : kWh/m².an, MWh/an, €/an, émissions de CO₂ ;
- la méthode de mesure et de vérification (IPMVP ou méthode propriétaire) ;
- les limites de responsabilité (usage, extensions de bâtiment, changement d’horaires) ;
- les mécanismes de pénalités/bonus : qui paye quoi, à partir de quel écart, comment est calculé l’intéressement.
Un bon réflexe : simuler plusieurs scénarios dès la négociation (hiver plus froid, augmentation de l’occupation, travaux complémentaires) pour tester la robustesse des clauses.
5. Suivi, ajustement et exploitation
Une fois les travaux réalisés, le contrat entre dans sa phase longue : l’exploitation avec suivi de la performance sur 8, 10, voire 15 ans.
Dans les CPE qui fonctionnent bien, on retrouve systématiquement :
- une télérelève fine des consommations par usage ;
- un comité de suivi régulier (trimestriel ou semestriel) entre maître d’ouvrage, exploitant et AMO ;
- des actions correctives rapides en cas de dérive : réglages, petites adaptations, sensibilisation des usagers.
Sans ce pilotage, le CPE risque de se transformer en simple contrat d’exploitation avec une ligne « performance » qui dort au fond d’un classeur.
Avantages concrets pour les maîtres d’ouvrage… et pour les entreprises
Sur le terrain, quels sont les bénéfices réellement constatés des CPE dans les rénovations de bâtiments publics et tertiaires ?
Pour les maîtres d’ouvrage :
- Visibilité budgétaire : les économies garanties sont souvent traduites en euros, ce qui permet de parler en temps de retour sur investissement et en capacité d’autofinancement.
- Réduction du risque de non-performance : le risque « technique » est en grande partie transféré à l’opérateur.
- Structuration de la politique énergétique : le CPE sert de colonne vertébrale à un plan pluriannuel d’investissement et de rénovation.
Pour les entreprises et exploitants :
- Fidélisation du client : un CPE sur 10 ans, c’est une relation longue durée, avec un volume d’affaires stabilisé.
- Valorisation du savoir-faire : le marché récompense la capacité à concevoir, mettre en œuvre et piloter des solutions performantes, pas seulement à installer des équipements.
- Montées en compétence sur la mesure, la data énergie, l’optimisation en exploitation.
Sur certains groupements de bâtiments scolaires, on observe par exemple des projets à 5–8 M€ de travaux, adossés à un CPE sur 12 à 15 ans. Pour un opérateur, cela représente un flux récurrent de chiffre d’affaires en P2/P3, en plus du chantier initial.
Les principaux points de vigilance sur un CPE
Les CPE ne sont pas une solution miracle. Mal préparés, ils peuvent générer des tensions lourdes entre maître d’ouvrage et opérateur. Quelques points de vigilance ressortent des retours de terrain.
Un état de référence mal établi
Sans base solide, tout le contrat est bancal. Les erreurs fréquentes :
- ne pas corriger les consommations en fonction du climat ;
- ignorer les évolutions d’occupation (nouvelle aile, nouvelle activité) ;
- ne pas tenir compte des travaux déjà réalisés récemment.
Des objectifs mal calibrés
Fixer un objectif uniquement pour « coller » au Décret Tertiaire sans lien avec la réalité technique du bâtiment mène souvent à un contrat soit trop timide (gains faibles, peu d’impact), soit trop ambitieux (risque de contentieux).
Un partage des risques déséquilibré
Si l’opérateur porte tous les risques (climat, occupation, extensions), il va se couvrir en limitant ses engagements ou en augmentant ses prix. À l’inverse, si la plupart des aléas sont supportés par le maître d’ouvrage, l’engagement de performance perd de sa substance.
Un suivi insuffisant
Un CPE sans data, c’est comme une GTB sans capteurs : ça ne sert à rien. Un minimum de moyens est indispensable :
- compteurs divisionnaires, télérelève fiable ;
- interface de suivi accessible ;
- temps dédié pour analyser et décider des actions correctives.
Exemples de CPE en rénovation : quelques ordres de grandeur
Les chiffres varient selon les cas, mais certains retours d’expérience se répètent sur le terrain.
Groupe scolaire de 5 000 m², années 70
- Travaux : isolation toiture + régulation chauffage + GTB légère + réglages ventilation.
- Investissement : de l’ordre de 700 000 à 1 M€.
- Économies garanties : –30 à –35 % sur le chauffage.
- Gain annuel : 25 000 à 40 000 € selon le prix de l’énergie.
- Durée de contrat : 8 à 12 ans.
Bâtiment de bureaux de 10 000 m²
- Travaux : rénovation CVC, éclairage LED, GTB performante, optimisation des horaires.
- Investissement : 1,5 à 2,5 M€.
- Économies garanties : –25 à –40 % sur les consommations globales.
- Intéressement : partage 50/50 au-delà de l’objectif contractuel.
Ces ordres de grandeur montrent que le CPE prend tout son sens sur des bâtiments suffisamment consommateurs pour justifier l’ingénierie de suivi et la durée du contrat. Sur un petit équipement très peu énergivore, le surcoût de structuration peut dépasser les bénéfices.
Comment se préparer à un CPE quand on est maître d’ouvrage ou MOE
Pour qu’un CPE soit un levier utile de rénovation et pas une usine à gaz, la préparation côté maître d’ouvrage est déterminante. Quelques pistes opérationnelles :
- Mettre à plat le patrimoine : consommations, état technique, priorités (confort, conformité, risques).
- S’entourer dès le départ d’une assistance à maîtrise d’ouvrage (AMO) ayant déjà monté des CPE, notamment pour :
- rédiger le programme fonctionnel et énergétique ;
- choisir la méthode de mesure et vérification ;
- calibrer correctement les objectifs.
- Éviter de tout mettre dans le même sac : regrouper des bâtiments par typologie et profil d’usage cohérents (écoles entre elles, bureaux entre eux, etc.).
- Anticiper l’exploitation : qui, côté maître d’ouvrage, va suivre le contrat, analyser les rapports, participer aux comités de pilotage ?
Pour les maîtres d’œuvre, bureaux d’études et entreprises, l’enjeu est de se positionner comme partenaires sur le long terme, pas seulement comme exécutants de travaux :
- maîtrise des bases de l’IPMVP et de la mesure de performance ;
- capacité à expliquer simplement les mécanismes contractuels au client ;
- construction d’offres intégrant conception, réalisation, suivi et exploitation.
Et demain : quelle place pour les CPE dans la transition du tertiaire ?
Avec la montée en régime du Décret Tertiaire, la massification de la rénovation performante des bâtiments publics et la pression budgétaire, tout indique que les CPE vont se généraliser sur les opérations de taille significative.
On voit déjà se développer :
- des schémas directeurs énergétiques à l’échelle des patrimoines, avec phasage des CPE sur plusieurs tranches ;
- des plateformes de suivi énergétique mutualisées à l’échelle de départements ou de régions ;
- des offres packagées des grands opérateurs combinant financement, travaux, exploitation et garantie de performance.
Pour les acteurs du BTP, la question n’est plus de savoir si les contrats de performance énergétique vont s’imposer dans la rénovation des bâtiments publics et tertiaires, mais comment se positionner dans cette nouvelle donne : comme simple sous-traitant d’un grand opérateur, ou comme partie prenante d’une offre globale capable de garantir des résultats mesurables dans la durée.
Sur le terrain, ceux qui tirent leur épingle du jeu sont souvent ceux qui ont su garder une approche très concrète : comprendre finement les bâtiments, documenter les consommations, parler en kWh, en euros et en années de retour, et surtout, faire en sorte que le contrat reflète la réalité d’usage… plutôt que l’inverse.














