Réemploi, recyclage, économie circulaire… Le sujet est partout. Mais sur chantier urbain dense, entre manque de place, pression planning et riverains à gérer, comment passer des intentions aux tonnes réellement réemployées ?
Dans cet article, on reste au ras du chantier : diagnostic, organisation, logistique et filières concrètes. Objectif : vous aider à intégrer le réemploi sans exploser les coûts ni le planning.
Pourquoi le réemploi devient un sujet incontournable en ville
Le contexte réglementaire et économique pousse clairement dans le même sens.
Sur le volet réglementaire :
- La loi AGEC impose une trajectoire de réduction des déchets et encourage fortement le réemploi.
- La REP PMCB (Responsabilité Élargie du Producteur pour les Produits et Matériaux de Construction du Bâtiment), entrée en vigueur, structure progressivement les filières et les points de reprise.
- De plus en plus de maîtres d’ouvrage, notamment publics, intègrent des objectifs chiffrés de réemploi dans les CCTP (taux de matériaux réemployés, diagnostics obligatoires, etc.).
Sur le volet économique :
- Les coûts de traitement des déchets grimpent (transport + enfouissement + tri), surtout en zone urbaine dense.
- Le prix de certains matériaux ne cesse d’augmenter (acier, bois, certains isolants), ce qui rend le réemploi compétitif.
- Réduire les flux sortants (déchets) et entrants (matériaux neufs) permet parfois de lisser les aléas supply chain.
En clair : ne pas intégrer le sujet du réemploi quand on prépare un chantier urbain, c’est prendre le risque de perdre de l’argent à moyen terme… et de rater des appels d’offres davantage orientés “économie circulaire”.
Commencer par le diagnostic : savoir ce qu’on peut vraiment réemployer
Sur le terrain, le réemploi se joue surtout en amont. Sans diagnostic sérieux, on tombe vite dans le “greenwashing de chantier”.
Le diagnostic PEMD (Produits, Équipements, Matériaux, Déchets) est aujourd’hui l’outil clé sur les opérations de déconstruction ou rénovation lourde. Il doit être :
- Quantifié : volumes, masses, métrés précis, pas juste une liste de “ce qui pourrait”.
- Qualifié : état, risques sanitaires (amiante, plomb, COV), démontabilité.
- Orienté réemploi : repérer ce qui est démontable sans destruction et ce qui est réellement valorisable.
Les familles de matériaux les plus fréquemment réemployables en urbain :
- Menuiseries intérieures (portes, blocs-portes, quincaillerie).
- Faux-plafonds, cloisons vitrées, certains revêtements de sols (dalles de moquette, dalles PVC posées libres).
- Certaines menuiseries extérieures récentes (PVC/alu) en bon état, après contrôle technique.
- Sanitaires, radiateurs, luminaires tertiaires standardisés.
- Charpentes bois, poutres acier, sous réserve de contrôle structurel.
Point clé : distinguer réemploi in situ (dans le même projet) et réemploi ex situ (via des plateformes ou d’autres projets). Le réemploi sur le même chantier est généralement plus simple à sécuriser et à justifier.
Organiser un chantier urbain orienté réemploi
Une fois le potentiel identifié, reste à adapter l’organisation. Et c’est là que beaucoup d’opérations coincent.
1. Intégrer le sujet dès la phase conception
- Inscrire les objectifs de réemploi dans les pièces marché (CCTP, DPGF, clauses spécifiques).
- Associer les entreprises en amont pour valider la faisabilité (démontage, stockage, remise en état, remontage).
- Prévoir des variantes “réemploi” dans les lots (par ex. “faux-plafonds en plaques neuves ou réemployées certifiées”).
2. Désigner un référent réemploi sur l’opération
- Côté MOE ou AMO économie circulaire, pour coordonner filières, contrôles et traçabilité.
- Côté entreprise générale ou mandataire, pour piloter le tri, le démontage soigné, les plannings spécifiques.
3. Adapter le phasage de la déconstruction
- Privilégier une dépose sélective plutôt qu’une démolition globale (au moins pour les éléments ciblés).
- Prévoir des temps de démontage plus longs que pour un curage “classique” (jusqu’à +20 à +40 % selon les éléments).
- Organiser des zones tampon entre zones de dépose, de stockage temporaire et de sortie du site.
Dans un environnement urbain contraint, cette organisation doit être intégrée au plan d’installation de chantier (PIC) et au PPSPS. Sinon, le réemploi sera le premier sacrifié en cas de dérapage planning.
Logistique en ville : le vrai nerf de la guerre
En zone urbaine, la logistique est souvent le facteur limitant. Manque de place, rues étroites, horaires de livraison restreints… tout complique le réemploi.
1. Gérer le stockage sur site
Deux grandes options :
- Stockage intérieur dans des volumes disponibles (plateaux libérés, sous-sol sec) pour des éléments sensibles (bois, cloisons, menuiseries).
- Stockage extérieur protégé (conteneurs, shelters) pour matériaux plus robustes (acier, palettes, certains éléments béton).
Points de vigilance :
- Protéger des intempéries et chocs (sinon : perte de valeur et refus de la filière de réemploi).
- Organiser le rangement par typologie et par destination (réemploi in situ / réemploi ex situ / simple matière à recycler).
- Limiter les manutentions : mieux vaut un flux direct “dépose – contrôle – stockage” sans multiples rechargements.
2. Organiser les flux sortants vers les filières
En milieu urbain, les rotations de camions sont coûteuses et très encadrées. Il faut donc :
- Mutualiser les enlèvements (attendre des volumes suffisants, mais sans bloquer le chantier).
- Coordonner les créneaux avec les plateformes de réemploi et recycleurs (certains sites imposent des horaires spécifiques).
- Privilégier des plateformes de proximité pour limiter les kilomètres, donc les coûts et l’empreinte carbone.
3. Coordination avec la logistique des matériaux neufs
Le réemploi ne s’ajoute pas “à côté” de la logistique existante, il doit être intégré au plan global :
- Utiliser les mêmes moyens de levage quand c’est possible (grue, monte-matériaux) pour limiter les coûts.
- Planifier les livraisons de matériaux de réemploi comme des livraisons de produits neufs (contrôle, stockage, traçabilité).
- Anticiper les gabarits hors standards : certaines pièces de réemploi peuvent être plus encombrantes que les solutions neuves.
Les filières émergentes de réemploi et recyclage à connaître
Depuis 5 ans, le paysage a beaucoup bougé. De nouvelles plateformes, coopératives et entreprises spécialisées se structurent autour des chantiers urbains.
1. Plateformes de réemploi multi-matériaux
De nombreuses métropoles voient apparaître des plateformes physique + numérique qui :
- Réceptionnent, trient, contrôlent et remettent sur le marché des matériaux de second œuvre, menuiseries, lots architecturaux.
- Offrent des services complémentaires : démontage sur site, remise en état, certification, assistance conception.
- Servent d’interface entre entreprises de déconstruction et MO/architectes en quête de matériaux de réemploi.
Pour l’entreprise, ces plateformes permettent de :
- Prévoir des débouchés concrets pour les matériaux déposés.
- Sécuriser une partie de la valeur via des conventions de reprise.
- Accéder à une “offre” de matériaux pour d’autres projets, y compris sur le même territoire.
2. Filières spécialisées par matériau
Bois structure et second œuvre
- Réemploi de poutres, solives, charpentes, après contrôle mécanique et éventuellement usinage.
- Réutilisation de planchers bois, parquets massifs, panneaux OSB et contreplaqués en bon état.
- Transformation de chutes et bois de dépose en panneaux reconstitués ou éléments d’aménagement.
Acier et métal
- Réemploi de poutres, poteaux, garde-corps, escaliers métalliques, après vérification dimensionnelle et de corrosion.
- Préfabrication “sur-mesure” à partir de sections issues de déconstruction (charpentes, mezzanines, structures temporaires).
Béton et minéraux
- Béton concassé utilisé en couche de forme, remblais techniques, voire agrégats recyclés dans de nouveaux bétons (selon normes NF EN 206, etc.).
- Réemploi de dallages, pavés, bordures, éléments préfabriqués s’ils sont déposés proprement.
- Filière terre crue en pleine montée : briques de terre crue, blocs, enduits, à partir de terres excavées urbaines.
Second œuvre tertiaire
- Cloisons amovibles, cloisons vitrées, faux-plafonds démontables, luminaires modulaires de bureaux.
- Dalles de moquette en bon état, nettoyées et remises aux normes feu le cas échéant.
- Sanitaires, robinetterie, radiateurs, convecteurs, après révision en atelier.
Ces filières ne sont pas encore uniformément disponibles partout, mais en région parisienne, lyonnaise, nantaise, l’offre devient significative. D’où l’importance de cartographier les acteurs dès la phase étude.
Réemploi, assurances et responsabilités : ce qu’il faut verrouiller
Sur chantier, la question qui revient toujours est : “Et si ça casse ? Qui est responsable ?”. La bonne nouvelle : les pratiques se stabilisent.
1. Distinguer réemploi “brut” et réemploi “préparé”
- Réemploi brut in situ : l’entreprise dépose, stocke, repose sur le même chantier. La chaîne de responsabilité reste assez classique (fourniture/pose).
- Réemploi préparé ex situ : les matériaux passent par un opérateur (plateforme) qui les contrôle et délivre une fiche produit ou un “passeport technique”. On se rapproche alors d’un fonctionnement produit industriel.
2. Points à clarifier contractuellement
- Qui est responsable du diagnostic d’aptitude au réemploi ? (AMO, MOE, bureau de contrôle, entreprise ?)
- Quelles performances sont garanties (structurelles, feu, acoustique, thermique) et par qui ?
- Quelles sont les limites de garantie dans le temps (alignées ou non sur les matériaux neufs voisins) ?
De plus en plus de plateformes de réemploi travaillent avec des assureurs pour proposer des schémas de garanties clairs. C’est un point à challenger en AMO si vous montez une opération ambitieuse.
3. Outils de traçabilité
Sur les gros chantiers, la traçabilité devient un prérequis :
- Étiquetage par lot avec QR code renvoyant vers une fiche produit.
- Suivi des flux via registre numérique (quantités, provenance, destination, valorisation).
- Intégration progressive dans des maquettes numériques (BIM + passeports matériaux).
Ce travail de traçabilité contribue aussi à valoriser la performance environnementale dans les bilans carbone et les labellisations.
Ce que racontent les chantiers : retours de terrain
Quelques enseignements fréquents remontent des opérations pilotes en milieu urbain.
1. Le temps de préparation est systématiquement sous-estimé
Entre le diagnostic, la coordination avec les plateformes, les ajustements techniques et le phasage de dépose, les équipes constatent :
- Un surcroît de temps études non négligeable (jusqu’à +20 à +30 % sur certaines phases).
- Des allers-retours supplémentaires entre MO, MOE, entreprises et bureaux de contrôle pour valider les solutions.
Mais, dans plusieurs cas, cet investissement a été compensé par :
- Des économies sur les achats de matériaux neufs.
- Une réduction des coûts de traitement déchets.
- Une meilleure maîtrise des aléas d’approvisionnement (ex. isolements de pénuries ponctuelles).
2. Le manque de place n’est pas une fatalité
Sur des opérations en centre-ville, certaines équipes ont :
- Négocié l’usage temporaire de parkings voisins ou de bâtiments vacants pour le stockage des matériaux déposés.
- Travaillé en “flux quasi tendu” avec les plateformes de réemploi : dépose le matin, enlèvement l’après-midi.
- Utilisé des conteneurs maritimes aménagés en zones de stockage sécurisées et classées par typologie.
3. L’adhésion des compagnons n’est pas un détail
Déposer une cloison pour réemploi n’a rien à voir avec la détruire au marteau-piqueur. Les retours montrent que :
- Les équipes qui ont été formées et impliquées en amont (explication du “pourquoi” et du “comment”) s’approprient plus vite les méthodes.
- Des outils adaptés (palans, chariots, outillage de dépose fine) font vraiment la différence sur la productivité.
- Un reporting visuel des tonnes réemployées (affiché en base-vie) dynamise les équipes et valorise leur travail.
4. Tous les matériaux ne se valent pas
Certaines familles donnent régulièrement satisfaction :
- Cloisons amovibles, dalles de faux-plafonds tertiaires, cloisons vitrées.
- Luminaires tertiaires standards, blocs-portes intérieurs.
- Béton concassé pour les couches de forme et remblais techniques.
D’autres sont plus complexes à valoriser en réemploi à ce stade (certains isolants, revêtements collés, menuiseries très anciennes) et partent plutôt vers le recyclage matière ou énergétique.
Points de vigilance pour un chantier urbain vraiment “circulaire”
Pour éviter les désillusions, quelques points à garder en tête.
1. Ne pas viser trop large dès la première opération
Mieux vaut cibler 3 ou 4 flux à fort potentiel (ex. cloisons vitrées, dalles moquette, luminaires, béton concassé) plutôt que tenter de tout réemployer mal.
2. Valider la compatibilité avec les exigences de performance
Pour les projets très contraints (HQE, BREEAM, labels énergie, exigences acoustiques fortes), vérifier en amont que les matériaux de réemploi :
- Disposent de caractéristiques techniques documentées.
- Peuvent être pris en compte dans les calculs thermiques et acoustiques.
- Ne remettent pas en cause l’atteinte des performances visées.
3. Se méfier des surcoûts cachés
Le réemploi brut peut coûter plus cher que du neuf si :
- Les temps de dépose sont sous-estimés.
- Les flux logistiques ne sont pas mutualisés.
- Les contrôles et remises en état ne sont pas anticipés (ex. décapage, revernissage, recâblage électrique).
À l’inverse, des opérations bien préparées montrent qu’on peut atteindre l’équilibre économique, voire générer des économies nettes, surtout sur les volumes importants de second œuvre.
Check-list pratique pour intégrer le réemploi sur un chantier urbain
Pour finir, une grille simple à passer en revue dès la phase étude.
Avant-projet
- Le diagnostic PEMD est-il prévu, financé et cadré avec un volet réemploi clair ?
- Les filières et plateformes de réemploi locales sont-elles identifiées (cartographie par type de matériau) ?
- Les objectifs (en tonnes, en typologies, en % du budget matériaux) sont-ils réalistes et partagés ?
Conception / consultation
- Les CCTP intègrent-ils des clauses spécifiques réemploi (familles ciblées, exigences techniques) ?
- Les lots sont-ils adaptés (possibilité de variantes réemploi, coordination inter-lots) ?
- Un référent réemploi est-il identifié côté MOE/MO et côté entreprises ?
Préparation de chantier
- Le PIC intègre-t-il les zones de stockage, les flux de dépose et les enlèvements dédiés ?
- Le planning prévoit-il des temps de dépose sélective suffisants ?
- Les modes opératoires spécifiques (dépose, tri, contrôle, reconditionnement) sont-ils rédigés et validés ?
Exécution
- Les compagnons sont-ils informés/formés aux gestes de dépose pour réemploi ?
- La traçabilité (volumes, flux, destinations) est-elle suivie régulièrement et partagée avec la MO ?
- Les ajustements (changement de filière, refus de matériaux par une plateforme) sont-ils gérés rapidement pour ne pas bloquer le chantier ?
Fin d’opération
- Un bilan quantitatif du réemploi et du recyclage est-il réalisé (tonnes, coûts, gains/ surcoûts) ?
- Les retours des compagnons, chefs de chantier, MOE et MO sont-ils formalisés pour améliorer la prochaine opération ?
- Les données sont-elles valorisées (bilan carbone, communication maîtrisée, retours d’expérience internes) ?
Le réemploi et le recyclage sur les chantiers urbains ne sont plus une option marginale. Ils deviennent progressivement une composante normale de la préparation de chantier, au même titre que la sécurité ou la gestion des riverains. Les entreprises qui apprennent dès maintenant à structurer leur organisation, leur logistique et leurs partenariats de filière prendront une longueur d’avance, sur les appels d’offres comme sur leurs marges.

