L’impact de la hausse des coûts des matériaux sur les chantiers de construction : quelles stratégies pour les maîtres d’ouvrage et les entreprises

L’impact de la hausse des coûts des matériaux sur les chantiers de construction : quelles stratégies pour les maîtres d’ouvrage et les entreprises

L’inflation des matériaux est devenue le premier sujet de tension sur les chantiers, devant les délais et la pénurie de main-d’œuvre. Acier, bois, isolants, PVC, bitume, béton prêt à l’emploi : sur certains postes, les hausses cumulées dépassent +40 % en trois ans, avec des fluctuations mensuelles qui rendent tout chiffrage fragile au-delà de 3 à 6 mois.

Pour les maîtres d’ouvrage et les entreprises, la question n’est plus de savoir si les coûts vont bouger, mais comment sécuriser les opérations malgré cette instabilité. Autrement dit : comment continuer à signer, financer et livrer des chantiers sans exploser les marges ni bloquer les projets ?

Un contexte de prix durablement instable

Sur le terrain, la hausse n’est pas uniforme. Selon les postes, on observe :

  • Acier / produits métalliques : après des pics à +70 % en sortie Covid, les prix ont corrigé mais restent en moyenne +20 à +30 % au-dessus de 2019.
  • Bois de structure : fortes tensions 2021–2022 (+50 % par endroits), repli partiel, mais niveau toujours élevé, surtout sur certains sciages et OSB.
  • Isolants (PU, PIR, polystyrène, laine de roche) : hausses cumulées de +25 à +40 % selon les gammes, fortement corrélées aux prix de l’énergie.
  • Produits PVC et dérivés pétrochimiques : menuiseries, réseaux, gaines… hausse diffuse mais persistante, souvent +15 à +30 %.
  • Béton et mortiers : impact indirect via ciment et énergie, avec des augmentations plus lissées mais qui pèsent fortement sur les gros volumes.

Derrière ces chiffres, trois facteurs principaux :

  • Coût de l’énergie (gaz, électricité, carburants) qui pèse sur toute la chaîne de production.
  • Tensions logistiques et géopolitiques (transport maritime, zones de conflit, restrictions export).
  • Demande encore soutenue sur certains segments (logement, rénovation énergétique, data centers, logistique).

Résultat : les grilles tarifaires des négoces et industriels se mettent à jour tous les mois, parfois plus. Les devis BTP, eux, restent souvent valables 60, 90 voire 120 jours… conflit de temporalité garanti.

Où les budgets explosent vraiment sur un chantier ?

Pour un maître d’ouvrage, tout n’augmente pas dans les mêmes proportions. Les retours de chantiers montrent que les postes les plus sensibles sont :

  • Structures métalliques (charpentes, bardages, ferronnerie) : chaque variation de 10 % du prix de l’acier peut impacter de 2 à 5 % le budget global d’un bâtiment industriel ou logistique.
  • Gros œuvre lourd (béton, armatures) : les hausses cumulées acier + ciment + transport renchérissent les ouvrages de structure, les fondations spéciales et les ouvrages d’art.
  • Enveloppe performante (isolants, menuiseries extérieures, étanchéité) : une enveloppe très performante peut représenter 20 à 30 % du coût global d’un bâtiment tertiaire. La moindre dérive est significative.
  • Techniques CVC (climatisation, ventilation, chauffage) : équipements importés, forte composante métallique et électronique, dépendance aux cours internationaux.

Sur un chantier de logement collectif, on voit régulièrement :

  • Un surcoût global de 8 à 12 % par rapport au budget prévisionnel initial si le projet a été lancé avant 2021 et livré après 2023.
  • Des postes spécifiques qui prennent +20 à +30 % (menuiseries extérieures, métallerie, étanchéité, charpente bois ou métallique).

Ce n’est plus une simple « dérive » : c’est un changement de structure de coûts. Rester dans les anciens réflexes de négociation linéaire ne suffit plus.

Impact pour les maîtres d’ouvrage : arbitrages et risques

Pour le maître d’ouvrage (public ou privé), la hausse des matériaux se traduit concrètement par :

  • Perte de capacité de programme : à enveloppe financière constante, il faut réduire la surface, les prestations ou le nombre d’unités (logements, chambres, bureaux).
  • Remise en question du modèle économique : certains projets deviennent non rentables (loyers plafonnés, charge foncière élevée, taux d’intérêt en hausse).
  • Appels d’offres infructueux : absence d’offre ou offres toutes au-dessus de l’estimatif de maîtrise d’œuvre.
  • Tensions contractuelles : entreprises prises en étau entre leurs coûts réels et des prix fermes mal calibrés.

Pour limiter la casse, plusieurs réactions sont fréquentes :

  • Revoir le projet (simplification architecturale, rationalisation des typologies, réduction de certains équipements).
  • Phaser l’opération (réaliser en plusieurs tranches pour étaler les investissements).
  • Augmenter l’enveloppe… quand c’est encore possible, ce qui devient rare.

La question clé : comment éviter de lancer un appel d’offres sur un estimatif obsolète de 6 à 12 mois ?

Impact pour les entreprises : marges compressées et trésorerie sous pression

Côté entreprises, la hausse des matériaux se traduit par trois effets immédiats :

  • Marge brute qui fond : un chantier signé à prix ferme sur 12 à 18 mois avec des matériaux représentant 40 à 50 % du coût peut basculer dans le rouge si les prix grimpent de +15 à +20 % en cours de route.
  • Trésorerie fragilisée : nécessité d’augmenter les stocks tampon, d’acheter plus tôt, de gérer des acomptes fournisseurs plus élevés.
  • Risque contractuel : difficulté à répercuter les hausses sur le maître d’ouvrage si les clauses de révision ne sont pas adaptées.

Un exemple typique rapporté par plusieurs responsables de travaux :

Lot menuiseries extérieures alu/PVC, chantier de logements, signature en 2021 pour une durée de travaux de 20 mois. Entre le devis fournisseur initial et la commande réelle, +18 % sur les profilés et vitrages. Sans clause de variation claire dans le marché de travaux, l’entreprise a absorbé la quasi-totalité de la hausse. Résultat : marge nette divisée par deux sur le lot, pour un chiffre d’affaires pourtant conforme aux prévisions.

À l’échelle d’une PME de 20 à 40 salariés, deux ou trois opérations de ce type peuvent suffire à déséquilibrer l’exercice.

Stratégies côté maîtres d’ouvrage : sécuriser en amont

Le premier levier pour les maîtres d’ouvrage consiste à adapter la manière de concevoir et de passer les marchés. Quelques pistes qui fonctionnent sur le terrain :

Actualiser régulièrement les estimatifs en phase étude

Un estimatif de travaux figé en début d’APS est souvent obsolète au dépôt de permis. Les bonnes pratiques évoluent :

  • Mettre à jour les coûts travaux à chaque jalon (APS, APD, PRO), avec des prix issus de bases actualisées et de retours d’offres récents.
  • Consulter de manière informelle un panel d’entreprises en amont des appels d’offres pour vérifier les ordres de grandeur.
  • Intégrer une provision pour aléas inflation distincte de la réserve pour aléas techniques (par exemple 3 à 7 % selon la typologie d’ouvrage et la durée d’opération).

L’objectif est simple : éviter de lancer un DCE avec un estimatif décorrélé du marché. C’est là que naissent les lots infructueux et les renégociations à chaud.

Adapter les procédures et les formes de marchés

Pour gérer l’instabilité des prix, certains maîtres d’ouvrage font évoluer leurs pratiques :

  • Réduire la durée de validité des offres : 60 jours au lieu de 90 ou 120, avec possibilité de mise à jour en cas de délai administratif non imputable aux entreprises.
  • Prévoir des marchés avec clauses de variation indexées sur des indices publiés (BT, TP, indices matériaux type acier, bitume, etc.).
  • En marchés publics, utiliser les possibilités offertes par le Code (révision des prix obligatoire au-delà de 3 mois de délai, avenants en cas de bouleversement imprévisible des conditions d’exécution, etc.).

Ces outils existent, mais restent sous-utilisés ou mal paramétrés. Dans les faits, beaucoup de marchés sont encore passés à prix fermes sur des durées longues, surtout en privé.

Repenser le projet : simplifier sans dégrader l’usage

Face à un budget sous tension, la tentation est de « couper dans les prestations ». Mal géré, cela dégrade l’usage et la valeur patrimoniale. Mieux vaut travailler dans une logique de rationalisation :

  • Limiter les variantes esthétiques coûteuses (multiplication de teintes, de formats, de modénatures) qui complexifient la fabrication et augmentent les chutes.
  • Rationaliser les portées et trames structurelles pour optimiser les quantités d’acier, de bois ou de béton.
  • Optimiser les surfaces annexes (circulations, locaux techniques surdimensionnés) qui pèsent sur les quantités sans créer de valeur d’usage proportionnelle.
  • Standardiser certains équipements (sanitaires, menuiseries, appareillages) pour bénéficier d’effets de série auprès des fournisseurs.

Une opération de 80 logements qui passe de 25 références de menuiseries à 12 peut générer des économies de 5 à 10 % sur le lot, sans dégrader le confort des occupants.

Stratégies côté entreprises : contrats, achats et organisation

Les entreprises ont, elles aussi, des leviers concrets pour encaisser la hausse des matériaux sans exploser leurs risques.

Négocier différemment les clauses de prix

La première ligne de défense reste le contrat. Quelques réflexes qui font la différence :

  • Éviter, autant que possible, les prix totalement fermes sur des durées supérieures à 12 mois quand la part matériaux est élevée.
  • Proposer des clauses de révision ciblées sur certains postes (acier, bitume, isolants) indexées sur des indices publics.
  • Limiter la durée de validité des devis à 30 ou 45 jours, en l’expliquant clairement au client (évolution fournisseurs).
  • Inscrire des délais de décision : au-delà d’une certaine date sans ordre de service, possibilité de révision des prix ou de réexamen du marché.

Ce n’est pas toujours accepté, mais beaucoup de maîtres d’ouvrage comprennent aujourd’hui que des prix irréalistes sont plus dangereux qu’une clause de révision bien bordée.

Professionnaliser la fonction achats

Dans de nombreuses PME du BTP, les achats sont encore gérés chantier par chantier, au jour le jour. Avec la volatilité actuelle, cette approche montre ses limites. Quelques pistes d’amélioration :

  • Centraliser certains accords-cadres fournisseurs au niveau de l’entreprise ou du groupe.
  • Négocier des volumes annuels sur les matériaux les plus consommés (acier, béton, isolants, câbles, PVC)… quitte à regrouper les besoins de plusieurs agences.
  • Mettre en place une veille prix simple : suivi mensuel de 10 à 20 références clés pour détecter les tendances.
  • Diffuser en interne des référentiels prix actualisés afin d’éviter les sous-chiffrages systématiques en étude de prix.

Une entreprise qui sait qu’elle va consommer 800 à 1000 tonnes d’acier ou 5000 m³ de béton par an n’achète pas au même prix que celle qui négocie lot par lot, au dernier moment.

Limiter les stocks morts, sécuriser les stocks utiles

Face à l’inflation, certains ont réagi en « stockant à tout va ». Mauvaise idée quand les prix se stabilisent ou baissent sur certains segments. L’enjeu est de distinguer :

  • Les matériaux stratégiques, à forte volatilité et délais d’approvisionnement longs, pour lesquels un stock tampon est pertinent.
  • Les matériaux standards, facilement disponibles et dont le prix est plus stable, à acheter au fil de l’eau.

Sur le terrain, plusieurs entreprises ont mis en place :

  • Des plans de stock par famille de matériaux, validés chaque trimestre (ce qu’on stocke, ce qu’on ne stocke plus).
  • Des seuils d’alerte : en dessous d’un stock mini, commande automatique ou négociée.
  • Une revue régulière des invendus (chutes, erreurs de commande) pour les réaffecter sur d’autres chantiers ou les écouler à prix coûtant.

L’objectif n’est pas de spéculer sur les matériaux, mais de réduire les risques de blocage de chantier tout en maîtrisant l’immobilisation de trésorerie.

Adapter la conception technique avec les équipes d’étude

Les entreprises qui s’en sortent le mieux sont souvent celles qui interviennent tôt en conception (macro-lots, conception-réalisation, lots techniques complexes). Elles peuvent alors proposer des adaptations techniques pour absorber une partie de la hausse :

  • Substituer certaines sections ou nuances d’acier tout en gardant les performances.
  • Optimiser le ferraillage et les volumes de béton en travaillant finement les plans d’exécution.
  • Proposer des variantes matériaux (type d’isolant, parements, revêtements) moins exposées aux hausses tout en restant compatibles avec les objectifs (acoustique, feu, thermique).
  • Rationaliser les tracés de réseaux pour réduire les longueurs de câbles, gaines ou tuyauteries.

Chaque optimisation peut sembler marginale, mais l’addition sur l’opération est loin d’être négligeable, surtout sur les ouvrages répétitifs.

Maître d’ouvrage / entreprises : un intérêt commun à coopérer

La hausse des coûts des matériaux met en lumière une évidence souvent oubliée : un chantier ne peut fonctionner durablement que si tout le monde s’y retrouve économiquement. Un marché signé à perte pour l’entreprise finit rarement bien pour le maître d’ouvrage : retards, faillite, sous-traitants impayés, qualité en berne.

Dans ce contexte, les approches qui fonctionnent le mieux sur le terrain sont celles qui privilégient :

  • Une transparence minimale sur les grandes masses de coûts et les risques de volatilité.
  • Des clause de révision réalistes, activables uniquement au-delà de certains seuils de variation, pour éviter les discussions permanentes sur quelques euros.
  • Un dialogue en phase conception pour ajuster le projet aux contraintes économiques réelles du moment.
  • Un pilotage régulier des coûts en cours d’opération, avec une capacité à décider rapidement des adaptations techniques nécessaires.

Les matériaux resteront volatils encore un moment. Les maîtres d’ouvrage comme les entreprises n’ont pas la main sur les cours mondiaux de l’acier, du bois ou du gaz. En revanche, ils ont la main sur la façon de concevoir, contractualiser et piloter leurs chantiers. Et c’est souvent là que se joue, très concrètement, la différence entre une opération en équilibre et une dérive budgétaire ingérable.

Sur un chantier, on n’évitera pas toutes les hausses. En revanche, on peut éviter qu’elles deviennent systématiquement des sinistres économiques. Et ça, ce sont surtout des choix d’organisation, de méthode et de contrat.

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