Matériaux géosourcés, circuits courts, bilan carbone, ressources locales… Ces termes sont partout dans les appels d’offres, les études de conception et les promesses de labels. Sur le papier, tout le monde est pour. Sur le terrain, c’est plus nuancé : disponibilité, assurance, réglementation, prix, logistique… les arbitrages sont parfois serrés.
Dans cet article, on va regarder ce sujet comme on regarde un chantier : contexte, diagnostic, choix techniques, mise en œuvre, puis retour d’expérience. Objectif : aider maîtres d’ouvrage, maîtres d’œuvre et entreprises à savoir quand les matériaux géosourcés et les circuits courts sont une vraie opportunité… et quand ils deviennent une fausse bonne idée.
De quoi parle-t-on vraiment ? Géosourcé, biosourcé, local…
Avant d’empiler les labels, on clarifie les termes.
Un matériau géosourcé, c’est un matériau issu du sol, à faible transformation :
- terre crue (pisé, adobe, BTC, enduits terre) ;
- granulats, pierre naturelle, roche ;
- argiles, sables, limons, marne…
On les oppose souvent aux matériaux biosourcés (bois, paille, chanvre, ouate de cellulose, fibres végétales, etc.) même si, dans la pratique, la plupart des projets “verts” les combinent.
Les circuits courts renvoient à la chaîne d’approvisionnement :
- extraction ou production au plus près du chantier (souvent < 100 à 250 km) ;
- moins d’intermédiaires ;
- moins de transport et plus de traçabilité.
Dernier niveau : la réutilisation sur site (déblais réemployés en terre crue, pierre issue de démolition retaillée, etc.). C’est le “graal” en termes de bilan carbone, mais aussi ce qui demande le plus de méthode et de sécurisation technique.
Pourquoi ces matériaux intéressent autant les pros du bâtiment
En quatre points, on comprend vite pourquoi les géosourcés et les circuits courts ont le vent en poupe.
Un levier fort sur le bilan carbone des projets
La RE2020 met l’accent sur les émissions liées aux produits de construction et équipements (PCE). Là-dessus, les géosourcés peuvent faire une vraie différence :
- terre crue : pas de cuisson, très peu de transformation, bilan carbone très bas par m³ ;
- pierre massive : faible transformation, bonne durabilité, peu d’entretien ;
- granulats locaux : réduction des transports par rapport à des carrières éloignées.
Sur certains bâtiments tertiaires en structure béton + remplissage terre ou terre/bois, les bureaux d’études constatent des réductions de 20 à 30 % de l’impact “produits de construction” par rapport à une solution “tout béton + isolant conventionnel”, à performance thermique équivalente.
Un outil concret pour répondre aux exigences des labels
HQE, BREEAM, LEED, BBCA, Effinergie+, labels territoriaux… Tous valorisent :
- les matériaux à faible impact ;
- la part de matériaux locaux ou régionaux ;
- la réutilisation et l’économie circulaire.
Pour les maîtres d’ouvrage, intégrer un lot “terre crue” ou “pierre locale” devient un levier facile à faire ressortir dans un dossier :
- indicateurs carbone améliorés ;
- communication plus lisible pour le public (“murs en terre de chantier”, “pierre de carrière locale”) ;
- argument politique pour les collectivités (retombées économiques locales).
Un ancrage territorial et économique
Sur le terrain, on voit trois effets positifs :
- emplois locaux (carriers, artisans terre crue, tailleurs de pierre, bureaux d’études spécialisés) ;
- montée en compétence des entreprises du secteur qui se différencient sur ce type de marché ;
- création de filières régionales : plateformes de valorisation de déblais, ateliers de préfabrication de blocs de terre comprimée, etc.
Pour un maître d’ouvrage public, pouvoir dire que “30 % du montant du lot matériaux est resté dans un rayon de 80 km” n’est pas neutre, surtout en période de tension économique.
Performances techniques : ce que les géosourcés apportent réellement
Sur le plan technique, les matériaux géosourcés ne sont pas des gadgets décoratifs. Ils apportent de vrais plus, à condition de bien les positionner dans le projet.
Inertie thermique et confort d’été
Terre crue et pierre ont une forte capacité thermique. En clair, ils stockent et restituent la chaleur lentement. Posés en parois intérieures (refends, cloisons lourdes, enduits épais) ils :
- améliorent le confort d’été en limitant les surchauffes ;
- lissent les variations de température en mi-saison ;
- réduisent les appels de puissance chauffage/climatisation.
Sur des logements collectifs RT2012 rénovés vers RE2020, l’ajout de refends en blocs de terre comprimée a permis, dans plusieurs opérations pilotes, de gagner 1 à 2 °C de confort d’été perçus, sans modifier l’isolation extérieure.
Régulation hygrothermique
La terre crue présente une forte perméabilité à la vapeur d’eau et une capacité à absorber / restituer l’humidité de l’air ambiant. Résultat en usage :
- ambiance moins sèche en hiver ;
- limitation des pics d’humidité dans les pièces d’habitation ;
- réduction des risques de condensation dans certaines configurations (mais uniquement si le système global est cohérent : composition de paroi, ventilation, pare-vapeur).
Attention : ce n’est pas une solution miracle contre les désordres d’humidité. Sans étude de paroi et sans maîtrise des transferts de vapeur, on peut créer l’effet inverse.
Durabilité, entretien et réparabilité
Sur ce point, il faut distinguer :
- la pierre massive : très bonne durabilité, entretien faible, facile à réparer par remplacement d’éléments ;
- la terre crue protégée (enduits, maçonnerie hors zone de ruissellement) : durabilité satisfaisante si les règles de l’art sont respectées (protection à l’eau, soubassement adapté, débords de toiture) ;
- les bétons de terre ou mélanges terre/chaux : à évaluer au cas par cas, la littérature technique s’étoffe mais les retours à 30 ou 50 ans sont encore rares.
Pour un maître d’ouvrage, la réparabilité est un vrai sujet : reprendre un enduit terre abîmé se fait avec des matériaux simples et un savoir-faire accessible. Sur les finitions sèches industrielles, la réparation rime souvent avec remplacement global d’une surface.
Filières courtes : des atouts, mais pas à n’importe quel prix
Sur le papier, circuits courts = moins de CO₂, moins de camions, plus de local. Sur le terrain, il faut regarder de près la réalité logistique.
Transport et bilan carbone : pas toujours linéaire
Un exemple typique :
- un bloc béton industriel produit à 250 km, transport en semi-remorque plein ;
- un bloc de terre comprimée local produit à 60 km, mais en petites séries, transport en plusieurs tournées partiellement chargées.
Dans certains cas, une étude ACV détaillée montre que le gain carbone n’est pas aussi spectaculaire que prévu, surtout si la production locale est peu optimisée. D’où l’importance de :
- raisonner en flux complets (camions pleins à l’aller et si possible au retour) ;
- mutualiser les livraisons entre chantiers ;
- vérifier le niveau d’industrialisation de la filière locale.
Délais, capacité de production et fiabilité des approvisionnements
C’est l’un des points de friction majeurs avec les filières émergentes :
- capacité de production limitée (petites unités, artisanat) ;
- dépendance à quelques acteurs-clés (si l’atelier ferme, tout s’arrête) ;
- sensibilité aux aléas (panne de presse, météo pour les stockages extérieurs, etc.).
Conséquence pour le chantier :
- risque de rupture d’approvisionnement ;
- planning moins flexible ;
- difficulté à absorber une modification de programme en cours de route.
Les entreprises générales interrogées sur des opérations pilotes sont claires : “Oui aux filières locales, mais pas au détriment de la tenue des délais. Tout ce qui n’est pas sécurisé dès l’APD peut devenir une source de litige.”
Réglementation, ATEx et assurance : le nerf de la guerre
Sur les matériaux géosourcés, la technique n’est pas le seul sujet : la compatibilité avec le cadre normatif et l’assurance décennale conditionne largement la prise de décision.
Référentiels techniques disponibles
On dispose aujourd’hui de plusieurs documents de référence :
- Règles professionnelles pour la construction en terre crue (enduits, maçonnerie, BTC, etc.), portées notamment par des réseaux comme Asterre ;
- DTU et normes pour la pierre massive et les maçonneries en pierre ;
- Fiches de Déclaration Environnementale et Sanitaire (FDES) spécifiques pour certains produits (BTC industriels, blocs pierre, etc.).
Mais de nombreuses solutions restent encore en zone grise :
- procédés mixtes terre/béton ou terre/chaux non couverts par un DTU ;
- systèmes structurels innovants en pierre mince ou pierre précontrainte ;
- réemploi in situ de déblais de chantier sans certification produit.
Dans ces cas, on passe souvent par des ATEx (Appréciation Technique d’Expérimentation) ou des Évaluations Techniques Européennes pour sécuriser la mise en œuvre. Cela a un coût (temps + études) qu’il faut anticiper au budget.
Position des assureurs et gestion des risques
Les assureurs sont de plus en plus sollicités sur ces sujets. Ce qu’ils demandent en général :
- références de chantiers similaires ;
- justificatifs de calcul (structure, thermique, hygrothermie…) ;
- respect de règles professionnelles reconnues ;
- garanties du fabricant ou du fournisseur.
Sans ces éléments, la réponse peut être simple : refus d’assurance décennale sur le lot concerné, ou surprime. Pour une entreprise, cela peut faire la différence entre accepter ou refuser un marché, même techniquement intéressant.
Sur le chantier : ce qui change vraiment pour les équipes
Par rapport à un chantier “classique”, intégrer des matériaux géosourcés et des circuits courts implique quelques adaptations concrètes.
Organisation du chantier et logistique
Quelques points à anticiper :
- stockage : terre crue et certains produits en terre nécessitent une protection efficace contre l’eau, mais aussi une accessibilité pour éviter les déplacements inutiles sur site ;
- phases de séchage : certains enduits ou maçonneries terre ne supportent pas la précipitation des délais ;
- coactivité : limiter les chocs, projections d’eau, percements sauvages sur des parois sensibles.
Un chef de chantier qui a déjà géré un lot terre crue le résume souvent ainsi : “Ce n’est pas plus compliqué, mais ce n’est pas plug-and-play. Il faut que tout le monde joue le jeu.”
Montée en compétence des compagnons
La bonne nouvelle : la majorité des techniques terre ou pierre sont compréhensibles pour un maçon ou un plaquiste motivé. Mais :
- il faut une formation initiale (1 à 5 jours selon le procédé) ;
- les premiers chantiers prennent plus de temps ;
- les erreurs de débutants peuvent coûter cher (dosages, protection à l’eau, interfaces avec autres matériaux).
Les retours d’expérience montrent qu’au bout de 2 à 3 chantiers, une équipe structurée atteint une productivité correcte sur les enduits terre et les maçonneries simples. Pour des systèmes plus pointus (BTC structurels, pierre porteuse complexe), la courbe d’apprentissage est plus longue.
Erreurs fréquentes à éviter
Sur les opérations suivies, on retrouve régulièrement les mêmes pièges :
- vouloir utiliser la terre du site sans étude granulométrique ni tests, “parce qu’elle est là” ;
- négliger la protection à l’eau (soubassements, projections, remontées capillaires) ;
- sous-estimer le temps de séchage ;
- installer des réseaux (électricité, plomberie) dans des parois terre sans coordination précise ;
- attendre le DCE pour se poser la question des filières locales, alors que tout se joue souvent à l’ESQ / APS.
Quand les matériaux géosourcés sont une vraie opportunité
En synthèse de nombreux retours de terrain, on peut dégager quelques contextes particulièrement favorables.
Les matériaux géosourcés et circuits courts sont pertinents lorsque :
- le maître d’ouvrage assume clairement une ambition environnementale (RE2020 niveau élevé, label, exemplarité) ;
- la décision est prise en phase esquisse ou APS, avec une intégration complète dans la conception ;
- la région dispose déjà d’une filière active (carrière, atelier BTC, artisans terre) ;
- le fonctionnement du bâtiment bénéficie réellement de l’inertie et de la régulation hygrothermique (logements, tertiaire peu climatisé, ERP d’enseignement, etc.) ;
- les équipes de maîtrise d’œuvre et d’entreprises sont prêtes à se former et à prendre du temps de préparation.
Dans ces conditions, les gains sont réels :
- carbone réduit ;
- confort d’usage amélioré ;
- image de projet renforcée ;
- économie locale stimulée.
… et quand ils deviennent une fausse bonne idée
À l’inverse, certaines configurations cumulent les risques :
- projet déjà bien avancé, intégration tardive “pour cocher une case” ;
- absence de filière locale structurée, dépendance à un seul acteur sans plan B ;
- planning chantier extrêmement tendu, sans marge pour les essais ou les temps de séchage ;
- maître d’ouvrage focalisé uniquement sur le coût d’investissement court terme, sans vision d’exploitation ;
- équipe projet sans expérience, sans AMO spécialisé, et sans appui technique clair.
Dans ces cas-là, les géosourcés et les circuits courts peuvent :
- complexifier la gestion de projet ;
- mettent sous tension la relation entreprise / maîtrise d’œuvre ;
- générer des surcoûts non anticipés en études complémentaires et adaptations de chantier.
Quelques repères pratiques pour décider en amont
Pour terminer de façon opérationnelle, voici une grille simple à passer sur vos prochains projets.
Avant de retenir un matériau géosourcé ou une solution en circuit court, vérifiez :
- Objectifs : gain carbone mesurable ? label visé ? confort d’été ? image du projet ?
- Filière : existe-t-il au moins deux fournisseurs potentiels dans un rayon cohérent ? avec quelles références ?
- Cadre technique : DTU, règles pro, ATEx disponibles ? qui porte la responsabilité technique ?
- Assurance : l’assureur de l’entreprise est-il au courant et d’accord ?
- Planning : un temps de préparation (études, essais, prototypes) est-il intégré ?
- Compétences : quelles formations prévoir pour les équipes ? qui accompagne sur le premier chantier ?
Si plus de deux réponses restent floues, il peut être plus sage de démarrer par une opération pilote limitée (un bâtiment, une zone, un type de paroi) plutôt que d’engager l’intégralité d’un programme sur ces matériaux dès la première expérience.
Les matériaux géosourcés et les circuits courts ne sont ni un gadget marketing, ni une solution magique. Bien préparés, ils deviennent un outil puissant pour atteindre les objectifs de construction durable, améliorer le confort des usagers et ancrer les projets dans leur territoire. Mal anticipés, ils peuvent vite se transformer en casse-tête technique et contractuel.
Comme toujours sur un chantier, tout se joue dans les phases amont, la clarté des objectifs et le réalisme des moyens mis sur la table.
Damien














